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  • Photo du rédacteurKarine Vienneau

Un soldat en douleur


Carl était en permission dans sa petite ville natale depuis plusieurs semaines et le terme de son repos arrivait. Il avait assisté à la mort de son meilleur ami en direct dans sa mission de l’Iran. Une mission que les deux vieux amis avaient entamée six mois plus tôt. La supérieure du soldat Prescott lui avait alors réclamé ses armes, l’avait embarqué dans un avion et le taxi de l’aéroport l’avait ramené chez ses parents. Il avait vu deux fois dans toute sa vie; Le jour où il s’était engagé et lorsqu’il avait ramené le cercueil de son meilleur ami.

Il était en colère contre lui et tenta de le dire à ses parents. Tenta de leur expliquer la scène atroce à laquelle il avait assisté. Voir les morceaux de son ami s’étendre dans un pays dont il ne connaissait rien. C’est dommage, dirent-ils à tour de rôle ses confidents. C’était un gentil garçon, renifla sa mère sincèrement attristée de la perte.

Mais ses mots ne lui furent d’aucun réconfort.

Carl se releva prestement, ses mains tremblaient et ses boyaux se tordaient dans tous les sens. Il était inutile de rester auprès d’eux. Ils ne comprenaient pas. Ils ne comprendraient jamais, car le fonctionnariat les avait abrutis et qu’il n’avait pas de procédure pour savoir comment réconforter leur fils.

Pourtant tout ce qu’il voulait était d'être dans les bras de ses parents et pleurer librement, mais ses parents gardaient cette distance froide auquel il avait toujours été habitué.

Carl prit les clés de son père et claqua la porte derrière lui. Son père gueulait de lui rendre les clés. Sa mère l’encourageait à venir s’asseoir et de venir lui en parler. Mais il refusa obstinément.

Il roula un moment, vagabondant entre les rues. Au dernier moment, il poussa le pied sur la pédale de frein pour éviter de frapper une femme qui traversait la rue. Celle-ci sauta d’un bond et se mit à l’engueuler. Il donna un violent coup de poing sur le capot en sortant du véhicule.

-Espèce d’idiot ! Regarde où tu vas !

Carl reconnut la malheureuse. Sans prévenir, son soldat intérieur reprit le dessus. Son cœur se soulevait comme chaque fois qu’un ordre était donné et qu’une vie était en jeu. L’homme violent qui devait tuer prit le dessus. Il n’était pas le soldat entrainé à obéir. Ses parents voulaient faire de lui un médecin, puis un soldat, puis un homme de carrière se rappelait-il et cela le mis hors de lui.

Il se précipita vers la dame et la cogna violemment sur la tempe avant de l’embarquer dans son véhicule. Lorsque Kathleen ouvra les yeux de nouveau, il faisait noir. Elle remarqua au départ les lumières scintillantes de la ville de Montréal et tranquillement sa vue devint limpide. Elle entrevue la falaise. Carl ouvra les phares et les referma répétant le geste à plusieurs occasions avant de se tanner et les laisser allumer. Se lancer dans le vide avec le véhicule serait plus spectaculaire, pensa-t-il.

Carl lui raconta la mort de son ami et Kathleen n’osa émettre aucun commentaire, se remettant difficilement de son attaque. Le jeune homme était troublé, dans une crise et le précipice s'ouvrait à son âme et ce n’était pas une simple métaphore. Il pensait mettre fin à ses jours et basculer à jamais dans les ténèbres.

-Il n’a pas voulu attendre le démineur, laissa Carl tomber en pleurant à chaude larme.

Kathleen s’approcha et osa poser une main contre son bras. Elle prit sa voix de grande sœur qui chasse tous les monstres sous les lits et lui donna ses condoléances. Elle sourit malgré la situation précaire dans laquelle elle se trouvait. Elle fit preuve de compassion malgré le sang qui coulait sur son visage par la faute de cet étranger.

-N’essayez pas d’être compatissante, Lieutenante, tonna le soldat Prescott.

Kathleen fronça les sourcils, tentant dans la noirceur de reconnaître l’individu qui venait de la kidnapper. Quelques secondes plus tard, c’était chose faite.

- Carl Prescott !

-Je ne veux pas vous faire de mal, madame.

-Hum, chiqua-t-elle comme une vraie Haïtienne, c’est un peu tard mon garçon. Quoi qu'il y est eu sur le front, ce n'est pas moi qui en suis la cause !

-Mais ce n'est pas juste, marmonna le jeune homme.

-Le devoir n'est pas juste mon petit. Le devoir est un accomplissement, un acte de foi et irréversible. Je ne suis pas ton ennemi mon garçon et me faire du mal n'y changera rien. J'envoie des centaines de braves hommes au combat. Des jeunes en santé et fier ! Je ne suis pas ton ennemi soldat.

Carl pencha la tête honteusement. Tout ça, ce n’était pas lui. Ni la médecine, ni l’armée, ni la violence. Kathleen parla de sa grande famille, de ses enfants et de l’homme qui partageait sa vie depuis vingt ans, ce qui réussit à calmer Carl. Elle lui rappela que les soldats sous sa charge étaient comme ses propres enfants.

Le soldat Prescott avoua qu’il était terrorisé de retourner au front. Il était en bonne condition selon son dernier examen médical, mais il savait que quelque chose avait basculé dans son esprit. Il avait de sombres pensées et une faim pour la violence. Il tournait plus que de raison la violence contre lui-même.

Il ne voulait pas revoir ce sable fin où son complice de toujours avait sauté. La dame l’interrogea s’il craignait de mourir. Il tourna la tête vers elle, ses grands yeux marron brumeux. Non avait-il avoué honnêtement, mais il avait perdu tout ce qui avait réellement eu un sens dans sa vie. Un homme qu’il aimait plus que de raison. Un homme qu’il avait touché avec douceur et tendresse. Un homme qui aurait dû être son éternité. Son destin.

Kathleen ouvra ses bras et invita le soldat à venir se réfugier. Elle lui promit que tout allait bien se passer, que la douleur de cette perte allait s’estomper et qu’on allait lui venir en aide. Le jeune garçon choisit la chaleur humaine à la pente fatale de la falaise.

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Karine Vienneau

Ma promesse d'écrivaine est de vous offrir des univers incertains, des émotions exprimées, des personnages en quête de vérité.

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