top of page
  • Photo du rédacteurKarine Vienneau

Les dernières minutes avant la paix


Je préférais croire que les bombes ouvraient le passage à notre approche plutôt de réfléchir à ce qui se produirait si elles atteignaient leur cible. Nous étions la cible. J’étais la cible. La peur au ventre de mes débuts m’avait fait vomir mes dernières provisions de pain et de fromage. Je ne parle pas des premiers projectiles qui avaient sifflé au-dessus de ma tête. Disons que n’importe quelle flaque d’eau m’aurait satisfait pour me nettoyer. C’était la guerre. Tout était éprouvant. La force venait de la sensation d’être en vie et ce ne sentait pas les bégonias.


Il restait quatre membres à mon équipe. Nous étions vingt-cinq à avoir traversé les lignes ennemies. Lentement, mais sûrement, nous progressions vers la folie. Notre seule volonté était guidé par ce coup de grâce que nous affligerions aux soldats de l’autre camp. Mais il y avait eu une réaffirmation du clan adversaire et de leur espoir de survie. Tombés du ciel par un sifflement assourdissant, les explosifs avaient décimé mes frères d’armes les uns après les autres. L’ennemi résistait. L’ennemi avait le support aérien qui manquait à notre troupe au sol.


Les secousses et les brasiers frappaient mortellement. Les corps se démembraient, brûlaient, puaient atrocement. L’horreur n’était pas à la poésie. Mes compatriotes rejoignaient la Terre de leurs ancêtres, abreuvant de leur sang les jardins des prochains habitants.


Ce que je voyais m’empêchait de me concentrer sur mon objectif. Ce que je sentais m’écoeurait. L’injustice de me trouver sous les projectiles ressemblait à une histoire invraisemblance qu’un oncle chaudasse vous raconte au coin du feu. Je les avais préparés, mais peu en sortirait indemne. C’était un voeu pieux, un rêve, une chimère. La réalité était laide.


J’ai accepté d’aller à la guerre. J’ai désiré tuer une autre race. J’aspire à dominer.

La justice, je la forge en assénant des coups de couteau et en épuisant mon chargeur.

Je serais le combattant debout, celui qui croit, celui qui brandit le drapeau de sa patrie et de la victoire.


Ma course effrénée se poursuivait, ignorant la douleur vive de mes poumons qui étaient déjà à plein régime. J’en oubliais même les battements de mon coeur qui menaçait de lâcher à tout moment. Chaque seconde, je réévaluais mes chances de réussir. J’accomplissais la volonté de mon Dieu, de mon pays, de mes ancêtres, mort ou vif.


J’acceptais ma chance d’avoir un sol bien drainé malgré les fortes pluies des derniers jours. Je progressais sans perdre pied. Je survolais littéralement le terrain sans que la boue ne tache mon uniforme déjà éprouvé. Seulement du sang. Seulement du sang sur le symbole le plus important du combattant. J’entendais déjà les anges qui chantaient mon arrivée au paradis.


Les barbellés, les pieux et tous les obstacles ne m'atteignaient pas. Ces drapeaux blancs qu’agitait l’ennemi ne m'arrêtaient pas. Les ordres directs de mon supérieur avaient simplement fait ressortir toute la rage que je contenais depuis des années de luttes et de survie. La paix ? L’ennemi demandait la paix ? Quelle fourberie ! Ces avions meurtriers n’étaient-ils pas la preuve que la guerre se poursuivait ? Dans mes rêves, je glissais la lame sous la gorge de ses animaux. Trois ans à rêver de la mort, de sentir la mort, de voir la mort… et voilà que nous étions à quelques kilomètres d’affirmer notre puissance et écraser l’ennemi que nos dirigeants priorisaient désormais la paix ? Ma rage ne pouvait s’éteindre. Ces milliers d'heure d'entrainement ferait le reste.


J’embrassais mes frères d’armes sur le front. Je leur promis que leur nom serait celui des héros des enfants. Nos femmes seraient les veuves les plus riches. Riche de l’histoire de leur époux. Elles seraient les puissantes dirigeantes de demain, car ni la mort ni le désespoir n’auraient eu raison d’elles, car elles étaient nos muses, nos guerrières, l’ultime frontière à franchir pour accepter notre vrai destin. Leurs larmes seraient feintes. C’est de leur sourire que vous devriez avoir peur. Ce sourire carnassier qui nous a encouragés à nous battre et tuer pour elles. Tuer pour leur permettre d'avoir un avenir. Les dernières minutes avant la paix nous appartiennent, à nous les soldats. Demain, les jardins engraissés de nos corps et de nos rêves, créaient le royaume de nos aimées pour l’éternité.


26 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

Comments


Karine Vienneau

Ma promesse d'écrivaine est de vous offrir des univers incertains, des émotions exprimées, des personnages en quête de vérité.

bottom of page